Une vignette en noir et blanc sur The Artist

Peu après l’euphorie justifiée qu’a suscitée The Artist, nous sommes amenés à creuser les facettes du succès d’une telle exception et de ce petit miracle du 7ème art. Là où deux des plus grands réalisateurs américains contemporains rendent hommage à Méliès et à Hergé à coups/coûts d’effets spéciaux, un jeune réalisateur français peu connu du grand public se permet une régression temporelle et chromatique. Moins on en dit, plus on en dit. Et ça marche.

Deux mises en abyme croisées qui nous renvoient par effet de miroir aux lacunes de nos cultures respectives. Les Français, habitués à la zone de flou, au non-dit, au sous-entendu, à l’insinuation, à la suggestion, à l’impressionnisme, au doute, au sfumato, jouent dans le registre du noir et blanc clivé de la syntaxe américaine. Tel un message adressé à des scénaristes américains à bout de souffle venant chercher “chez nous”, de quoi alimenter leur imaginaire. A way to remind the Americans : “ Hey guys, you had it all right there!”. Symétriquement, dans ce chassé-croisé, les visual effects et la 3D tentent d’ajouter de la profondeur par la technologie, là où l’histoire manquerait, aux yeux des Américains, de rondeur et de relief.

Bravo à nos “petits Français” d’être sortis de la frilosité nationale et d’avoir eu l’intelligence de think big en passant le bébé à la Weinstein company, pour laisser faire le “génie américain du marketing” et mener à terme l’accouchement médiatique de ce film tourné à Hollywood – “ça on sait pas faire” – tout en assurant que pendant le tournage, leur crew soit nourrie à Los Angeles par deux traiteurs français, les frères Meschin – “ça on sait faire”. Dans ces chassés-croisés, qui nourrit qui ?

Au pays binaire du paper or plastic, du cash or credit, du digital thinking, du decision tree, des yes or no answers, l’hommage français -- en noir et blanc -- rendu au cinéma américain, renvoie les Américains vers leurs nuances de gris inexplorées, leurs territoires en friche, comme Jacques Tourneur en son temps. À son retour aux États-Unis, Edward Hopper ne mit-il pas dix ans pour se remettre des couleurs françaises et pour se remettre à peindre avec sa propre palette : "America seemed awfully crude and raw when I got back. It took me ten years to get over Europe." (Edward Hopper: The Paris Years)

La culture américaine, digitale, tranchée, manichéenne, black and white, entretient un rapport complexe avec notre flou, notre fragilité, notre vulnérabilité, notre féminité. Peut-être est-ce là la prouesse de The Artist, que de rappeler aux Américains qu’en utilisant leur propre language, on peut ciseler un monde d’émotions tout en nuances dans un camaïeu de gris. Ce film muet n’a pas fini de nous parler et de faire parler.

 

Nathalie Monsaint-Baudry, essayiste.

Être Française et Américaine, cristallisations culturelles

Téléchargeable gratuitement depuis : www.monsaintbaudry.fr

Version papier disponible : Harvard Bookstore ISBN 9782953744705

Cambridge, MA USA

www.harvard.com/book/etre_francaise_et_americaine/

 

 

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