De Comme d'habitude à My Way, ce qu'une chanson révèle sur la culture...

Comment une chanson se transforme selon la culture. Vous connaissez tous les paroles de la chanson Comme d'habitude de Claude François, et vous savez que Paul Anka, Sinatra, maintenant Robbie Williams, etc... l'ont reprise sous le titre de My Way... 

 
Je me suis amusée à regarder de près les versions française, italienne et américaine... Nous partons d'une chanson d'amour malheureux, mais qui reste néanmoins charnel, où les verbes sont passifs-négatifs, le contrôle du temps échappe au sujet, les couleurs sont grises et il y fait froid, on nous le rappelle deux fois, c'est donc qu'il a vraiment froid. La version italienne ne parle jamais de gris, il n'y fait pas froid et on y parle du bleu, le retard n'est plus de la responsabilité du narrateur, "il se fait tard", est fort différent du français "je suis en retard comme d'habitude". Là où le Français est dans le lamento de sa solitude, l'Italien se sent "inutile" mais, à l'instar de Calaf, le Prince inconnu de Turandot de Puccini, œuvre sombre s'il en est, qui dans l'aria Nessun Dorma, prononce le dernier mot avec conviction le répétant avec voix ascendante : Vincerò... Il "vaincra" la nuitla vincerò, alors que le Français "fera semblant", puis on bascule vers du charnel et l'amour physique en français, comme d'habitude... alors que l'italien reste prude, fleur-bleue, dans la tendresse...  pas comme d'habitude...     
 
Comme par magie, nous basculons dans la version américaine qui n'est plus une chanson d'amour du tout. Tour de force magistral de partir d'une chanson tristounette, dont la mélodie se languit, pour la transformer avec l'énergie qui donnera : My Way, A ma façon, s'adresse à : My friend, anybody, you and me, the universe... maintenant que la fin approche, je fais face, j'ai surmonté toutes les épreuves, je n'ai pas été épargné, j'ai si peu de regrets que cela ne vaut pas la peine de les mentionner, j'ai tout préparé, maîtrisé, parfois j'ai enduré plus que je ne pouvais... en cas de doute, j'ai toujours levé la tête et fait face, oui j'ai aimé, vécu, essuyé quelques larmes, il m'arrive d'en rire maintenant, timide moi ? c'est pas mon style, j'ai beaucoup encaissé oui, un homme ne peut vraiment que compter sur lui seul.... J'ai réussi à ma façon...
 
J'ai essayé de traduire le texte anglais en substance pour en donner la tonalité. Nous assistons alors à une self-eulogy. Une auto-proclamation d'une vie bien remplie, l'éloge funéraire célébrant l'accomplissement d'une vie maîtrisée, planned.  Point de sentiments, d'effusion...de Public Display of Affection... on tire sa révérence la tête haute, si peu de regret qu'on ne les mentionne à peine, les verbes d'action abondent et le je/ est bien le sujet du verbe, le narrateur américain en solo, dans son one man show, est complètement maître de son temps et de son discours puisque c'est lui qui donne le tempo d'emblée : And now the end is near... il s'adresse à son public, My friend, anybody, everybody... alors que les versions française et italienne plus intimes, sont des duos s'adressant à un Toi, Tu, d'autant plus présent qu'on en pleure l'absence... Autrui est plus important que soi... de quoi réfléchir... 
 
Le Francais est le plus malheureux des trois, les couplets : Tu ... ed Io, en italiensont l'écho de : Toi et tout seul,  en français, le sujet a disparu dans son mal-être, "sans bruit" "j'ai froid" comme si la vie l'avait quitté, à bout de souffle... Entre bruxisme, neurasthénie et hypothermie, on se demande s'il va chanter jusqu'au bout. C'est de l'ordre de la survie. Trop fusionné avec sa moitié, il ne peut vivre sans ce life support, alors que l'italien parvient quand même à courir, car toujours en retard ! et à vaincre sa nuit... du côté de la vie.
 
Bien entendu, la complainte française et italienne se languit pendant de longs couplets, alors que la version américaine bien bordée, in a nutshellwrapping it up, est "contenue" comme le sont les émotions... pas besoin de s'éterniser, reader's digest... Oublions les tremolo, la ritournelle, même les violons se gardent de grincer. Nous entrons dans la grandiosité de l'empowerment. Les actions sont révolues, nous sommes dans du problem solving.
 
Décidément, on est bien peu de chose...
 
Alors les Italiens, pas si fragiles que ça... et plus résistants dans leurs chagrins d'amour que nous... ? Quid de la version allemande, avis aux amateurs...
 
Quelle version êtes-vous ?
 
 Nathalie Monsaint-Baudry, essayiste
Auteure de Être Française et Américaine, cristallisations culturelles
Téléchargez gratuitement le livre dans sa version intégrale depuis : http://www.monsaintbaudry.fr

 

 
 


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Comment by Agnes Kerr on August 9, 2012 at 10:14am

Tres revelateur et interessant! Merci!

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